La France compte officiellement 16,6 millions de chats domestiques.
Le chiffre, publié par l’I-CAD (Identification des Carnivores Domestiques) dans son étude annuelle 2026, ne représente pas une simple actualisation statistique. Il documente la plus forte croissance jamais enregistrée pour cette espèce en France : +29 % en seulement cinq ans, soit 3,7 millions de chats supplémentaires entre 2021 et début 2025. Cette explosion, qui dépasse de loin la croissance démographique humaine sur la même période, révèle un basculement profond dans la manière dont les Français vivent, habitent et s’attachent. Loin d’être anodin, ce phénomène a des conséquences sociologiques, économiques et écologiques que l’I-CAD chiffre pour la première fois avec précision.
Pourquoi le chat plutôt que le chien
Sur la même période 2021-2025, la population canine a, elle, progressé bien plus modestement (autour de +6 %). Le chat creuse l’écart, et cela n’a rien d’aléatoire. Plusieurs facteurs convergent pour expliquer cette préférence montante.
Le premier est l’urbanisation. Près de 80 % des Français vivent désormais en zone urbaine, et l’appartement est devenu le format de logement dominant dans les grandes agglomérations. Le chat, qui s’accommode des intérieurs et ne demande pas de sorties quotidiennes, devient le compagnon par défaut de cette nouvelle géographie résidentielle. Le chien, lui, exige espace, temps et accès aux extérieurs.
Le deuxième est le télétravail. La pandémie a installé durablement le travail à domicile dans la vie de millions d’actifs, et le chat est l’animal de compagnie idéal pour cette configuration : présent sans être envahissant, capable de cohabiter avec des journées d’écran sans réclamer d’intervention immédiate. Plusieurs études Ipsos confirment que les Français qui ont adopté un animal pendant ou après le confinement ont majoritairement choisi un chat.
Une démographie qui se féminise et se rajeunit
Le profil des nouveaux propriétaires a également changé. L’enquête I-CAD montre que 62 % des adoptions récentes sont le fait de femmes seules ou de couples sans enfants âgés de 25 à 40 ans. Cette tranche démographique, fortement urbaine, considère désormais le chat comme une présence affective et stabilisatrice à part entière, et non plus comme un “deuxième choix” derrière le chien.
L’impact économique suit. Le secteur de l’alimentation premium pour chats a connu une croissance de 34 % sur cinq ans, celui des accessoires connectés (litières automatiques, distributeurs intelligents, caméras) a doublé, et les services de pet-sitting félin se sont multipliés dans toutes les grandes villes.
Le revers écologique
Cette explosion démographique a un prix, et la SPA ainsi que la Société française pour l’étude et la protection des mammifères (SFEPM) tirent la sonnette d’alarme depuis plusieurs années. Une étude participative menée avec le Muséum national d’histoire naturelle a documenté plus de 36 000 proies rapportées par 5 048 chats domestiques entre 2015 et 2022. Extrapolé à l’échelle nationale, cela représente plusieurs centaines de millions de petits animaux sauvages tués chaque année par les chats domestiques laissés en accès libre vers l’extérieur.
Oiseaux, reptiles, petits mammifères et insectes constituent l’essentiel des victimes. Cette pression supplémentaire vient s’ajouter à la dégradation des habitats et au changement climatique, et fragilise des espèces déjà en déclin. Plusieurs municipalités françaises ont commencé à mettre en place des campagnes d’information sur le confinement des chats en zone protégée, sur le modèle de ce qui se fait déjà en Belgique, en Allemagne et en Nouvelle-Zélande.
Une stérilisation obligatoire bientôt débattue
Avec 16,6 millions de chats domestiques, auxquels s’ajoutent environ 11 millions de chats errants estimés par l’IFOP en 2025, la France est confrontée à une équation simple : sans stérilisation systématique, la croissance ne fait que s’accélérer. Une chatte non stérilisée peut produire jusqu’à 20 chatons par an entre ses différentes portées. À l’échelle d’une décennie, une seule chatte peut être à l’origine d’une descendance de plus de 20 000 individus.
Plusieurs parlementaires plaident désormais pour rendre la stérilisation obligatoire pour les chats non destinés à l’élevage, à l’image de ce que la Belgique a mis en place depuis 2017. La proposition revient régulièrement à l’Assemblée nationale, sans aboutir pour l’instant. Mais les chiffres de l’I-CAD relancent le débat avec une force nouvelle, et la prochaine législature pourrait bien le faire avancer.
Une mutation discrète mais profonde
Au-delà des chiffres, ce que révèle l’étude I-CAD 2026, c’est un changement de paradigme dans la relation entre les Français et le monde animal. Le chat, longtemps perçu comme un compagnon distant, est devenu l’animal de compagnie majoritaire dans un pays où le mode de vie se densifie, se solitarise et se digitalise. Cette mutation est silencieuse, mais elle est l’une des plus marquantes de la sociologie animalière européenne des dix dernières années.
Sources
- I-CAD, « Étude Facco-Odoxa sur la population féline en France 2026 »
- Woopets, sur les actions de la SPA face à la surpopulation féline
- SFEPM, programme « Chat domestique et biodiversité »
